Archives de l’auteur : joel panciroli

LE GOLDEN RATTUS DANS NPI

N.P.I. N° 108 Janvier/Février 2019

La nouvelle rédaction de N.P.I. a signalé dans son dernier numéro la remise du Golden Rattus à Georges Salines à la foi pour son rôle dans la vie (ou le trépas) des rats de la capitale et pour son activité dans l’association « 13 onze 15 Fraternité et Vérité » qui vient en aide aux victimes des attentats du 13/11/2015.

Il est aussi l’auteur du livre « L’indicible de A à Z » (Edition du Seuil) dans lequel il décrit son ressenti des événements du quotidien qui ont suivi cette tragédie dont sa fille a été victime.

RAT DE GAMBIE

Ces « rats géants » détectent les mines et la tuberculose

On les connaît sous de nombreux noms en Afrique, le plus mondialement répandu étant probablement celui de « rats de Gambie ». L’appellation fait froncer les sourcils des zoologues : ils vous le diront haut et fort, ce ne sont pas des rats, malgré l’air de famille. Ces rongeurs appartiennent non pas au genre rattus, comme nos bons vieux rats des villes et des champs, mais à celui des cricétomes.

Quand on les voit, on ne peut cependant pas s’empêcher de penser « rat géant » quelle que soit leur classification officielle, et même s’ils ont des poches dans les joues comme les hamsters. Ces gentilles bestioles peuvent atteindre un mètre de long, en comptant la queue, et les mâles pèsent environ 2 kilos. Ce n’est pas encore tout à fait autant qu’un chat de gouttière, mais il y a de quoi faire réfléchir Minet si jamais il lui prenait l’envie d’aller leur chercher des crosses.

De la Floride à la table

Hors de leur habitat naturel, les régions tropicales africaines, ces rats sont parfois considérés comme une espèce invasive. C’est le cas dans l’archipel des Keys de Floride. Ils s’y sont répandus après avoir été importés, comme beaucoup « d’animaux exotiques », après dit-on qu’un éleveur en ait relâché une poignée dans la nature. Les efforts des autorités locales pour les éradiquer depuis une vingtaine d’années n’ont pas encore été totalement couronnés de succès.

Dans certaines régions d’Afrique, en revanche, les rats de Gambie sont les bienvenus à table, mais en tant que plat de résistance : comme beaucoup d’autres animaux sauvages, on les chasse pour les manger. Pourtant, le rat de Gambie peut être aussi un bon compagnon : certains les adoptent comme animaux familiers. Mais ce n’est pas son lien le plus intéressant avec l’humanité. Car ce rat qui n’en est pas un est… un sauveur de vies, et à double titre.

Ils détectent les mines antipersonnel…

Un rat de Gambie détectant des mines en Angola (Apopo)

C’est l’ONG belge Apopo qui a mis le rat de Gambie sur le devant de la scène mondiale. Depuis une vingtaine d’années, elle entraîne et utilise des cricétomes pour détecter les mines antipersonnel en Angola, au Cambodge, en Colombie ou ailleurs. Ces engins de mort, qui font des milliers de victimes chaque année (plus de 7.200 en 2017 selon Handicap International, dont 87% de civiles), restent en place souvent des années après la fin d’un conflit, et représentent un grave danger pour les populations concernées.

Le rongeur a toutes les qualités pour nous aider à nous en débarrasser. Sa vue basse est compensée par une ouïe fine, mais surtout par un odorat hors pair qui lui permet de renifler le TNT. De plus, il n’est pas assez lourd pour déclencher les mines, il peut donc opérer sans risque. Chez Apopo, on explique :

« Aujourd’hui, notre association a libéré plus de 23 millions de mètres carrés de terres contaminées et détruit plus de 107.000 mines et explosifs. »Grâce aux « rats géants ».

… et la tuberculose

Le nez des cricétomes peut également être entraîné à détecter la tuberculose dans des échantillons de salive. Apopo a ainsi installé ces rongeurs dans une centaine de cliniques publiques en Tanzanie, en Éthiopie et au Mozambique. Cette maladie fait encore des centaines de milliers de morts chaque année dans le monde, et selon Apopo, « dans la plupart des pays d’Afrique sub-saharienne, seulement la moitié des patients atteints de tuberculose sont diagnostiqués dans leurs cliniques locales. »

Or, la précision de la détection par les cricétomes vaut celle obtenue avec des microscopes… mais ils sont 20 fois plus rapides ! L’ONG revendique une augmentation de 40% des diagnostics de tuberculose dans les cliniques où ses rongeurs sont en activité.

Il faut neuf mois pour entraîner un rat de Gambie dans le centre de recherches d’Apopo, en Tanzanie, où les petites bestioles sont soigneusement élevées et entraînées.

Un cricétome entraîné à détecter la tuberculose dans des échantillons de salive (Apopo)

Une reproduction qui intrigue

Pour les scientifiques c’est la reproduction de ces rongeurs qui intrigue. « Ils sont tellement importants dans le travail humanitaire que nous voulions comprendre leurs comportements reproducteurs et leurs capacités olfactives », explique Alex Ophir, professeur assistant de psychologie à l’université Cornell (Etats-Unis), co-auteur d’une étude qui vient de paraître dans la revue « Animal Behavior ».

Ces chercheurs se sont aperçus que les femelles de l’espèce avaient un développement sexuel extrêmement lent. Parmi les mâles, certains arrivent à détecter rapidement les femelles capables de se reproduire alors que d’autres ne font pas la différence. « Pour les mâles recherchant une partenaire, identifier quelles femelles adultes sont disponibles pour la reproduction est critique », détaillent ces chercheurs. Alors, d’où vient la différence de comportement des mâles ?

Selon les auteurs de ces travaux, la différence entre ces mâles se fait dans l’utérus de leur mère. Certains sont davantage exposés à des hormones sexuelles mâles (androgènes), comme la testostérone, et cela les amène ensuite à mieux repérer les femelles disponibles. Et de manière similaire, les femelles disponibles semblent préférer l’odeur des mâles en question.

Angela Freeman, co-auteur de l’étude, observe :

« Alors que tous les mâles sont supposés être capables de recevoir la même information d’une femelle par l’intermédiaire de son urine, les mâles qui ont été exposés aux androgènes au début de leur vie ont une manière modifiée d’utiliser l’information, ce qui leur donne un avantage compétitif pour trouver des partenaires d’accouplement potentielles. »Le comportement de ces cricétomes mâles « soulève des questions intéressantes sur l’évolution », souligne Alex Ophir. Comme « savoir comment la sélection naturelle opère sur des traits qui sont largement déterminés par des caractéristiques survenant par hasard dans l’environnement utérin ? »

Ces caractéristiques reproductives des cricétomes semblent uniques chez les rongeurs : pour la plupart d’entre eux, le cycle de disponibilité des femelles est déterminé par des périodes de chaleurs. Mais chez les rats de Gambie femelles, le cycle reproductif peut apparaître de manière soudaine. Pour Angela Freeman, « des études prochaines pour comprendre ce processus aideront à expliquer pourquoi il est si difficile de faire se reproduire les cricétomes en captivité. »

Qu’il y ait un lien entre la vie sexuelle d’un rongeur géant et les combats contre une maladie infectieuse et contre des armes décimant des civils montre bien à quel point la nature est surprenante… et qu’elle peut beaucoup apporter aux humains, à condition de la préserver.

Jean-Paul Fritz